Japon: L'honneur des sans-abri

INTERNATIONAL | PRESSE - mercredi 1 avril 2009

Le Journal du Dimanche poursuit son tour du monde de la crise. Après l'Espagne et la Russie, gros plan sur le Japon, un pays trahi par ses entreprises où les SDF souffrent à la manière nippone, avec discrétion et en conservant leur honneur.

Le Japon est lui aussi touché de plein fouet par la crise économique.
L'honneur, l'épine dorsale d'une société tout entière, la flamme cachée de chaque individu. Le Japon ne souffre pas la médiocrité de l'âme et de l'esprit. Alors, quand la honte vous enveloppe, le désir de mort n'est jamais très loin. La honte, Norio la connaît depuis quelques mois. A 48 ans, Norio n'a plus d'emploi. Modeste cadre pour la compagnie aérienne Northwest, ce petit homme d'âge mûr s'est absenté un mois pour s'occuper de son père malade. Il n'est plus jamais revenu. La crise est arrivée, l'entreprise l'a tout simplement viré.

Aujourd'hui, Norio est venu au centre pour SDF voir ses compagnons d'infortune. Quelques centaines d'"homuresu", des sans-abri, se réunissent chaque jour. Il fait chaud, la télé marche à fond. On se sent moins seul. Enfin presque. Les mocassins de Norio sont encore brillants, son pantalon à grosses côtes marron est tout aussi irréprochable. Seul son anorak marron aux bords bleu foncé laisse deviner que l'homme est en grande difficulté. "Moi, j'ai de la chance, je vis chez mon père, mais il y en a beaucoup qui n'ont plus de toit." Mange-t-il à sa faim? Il affirme que oui. Le petit sac en plastique qu'il ouvre lentement, et qui contient de la nourriture, laisse à penser le contraire. Trop de précautions, trop de respect. On imagine le manque.

Le peuple est touché au moral

Tokyo, quartier de Sanya, au nord de la ville. Une sorte de rectangle mal fichu, quasi désertique, loin de la foule agitée du centre-ville. Les SDF ont échoué là on ne sait plus quand ni comment. Mais ici, nous ne sommes ni dans le Bronx, à New York, ni à Paris près de la porte de Bagnolet, et encore moins dans les ruelles infâmes de Karachi... Non, ici, tout est propre - tout juste sent-on parfois des relents d'urine ou d'alcool. Des bâches bleues posées sur les façades où à des coins de rue indiquent qu'un sans-abri a élu domicile à cet endroit. Et il ne viendrait à l'idée de personne de déplacer les quelques affaires ainsi dissimulées aux regards des passants. Pas même aux policiers qui quadrillent régulièrement le secteur sans jamais verbaliser. Il y a aussi ces vélos chargés à l'avant et à l'arrière, sur les porte-bagages, et qui sont rangés aux emplacements pour deux-roues, comme si de rien n'était. De l'ordre et de la discipline dans le désespoir. Au Japon, quand on est à la rue, on se tient.

Le pays s'est d'abord cru épargné par la crise des subprimes. Erreur. La crise est arrivée par le biais des exportations. Plus de 49% de baisse en février. Ce chiffre terrifiant faisait la une de tous les journaux cette semaine. L'économie japonaise est entrée en récession depuis le troisième trimestre 2008. La part des contrats de travail précaires est passée de 14% à 33%, en l'espace de dix ans. Le temple mondial de la consommation se fissure. Mais, peut-être pire encore pour le pays, le peuple est touché au moral. Au coeur.

Les Japonais vouaient jusqu'ici une confiance absolue à leurs entreprises? Celles-ci sont en train de les lâcher. Elles licencient à tour de bras, laissant les employés hébétés devant la trahison. Tout le monde a un proche qui a été licencié. Les parasite singles, ces Tanguy nippons, ne rigolent plus: ils n'ont plus d'argent pour consommer et le choix d'habiter chez papa et maman est devenu une obligation. Et ceux qui, par réaction générationnelle contre leurs parents, avaient refusé de donner leur vie à l'entreprise, voient leur geste de rébellion balayé par la crise: ce sont les entreprises qui ne veulent pas d'eux.

"Beaucoup finissent par ici, alcooliques"

Le quartier de Sanya a vu sa population de SDF augmenter lentement au fil des ans; puis leur nombre a explosé cette dernière année. "Nous donnons à manger deux fois par semaine, explique le frère philippin Benedict, qui dirige la mission de Mère Teresa. Et le nombre de repas a triplé depuis mon arrivée il y a huit ans. Samedi dernier, on a servi 678 personnes et 40 autres ont été obligées de repartir sans manger." Pour le frère Benedict, la moyenne d'âge a baissé et il y a davantage de cadres. "On ne peut que le deviner, parce qu'ils ont honte. Au point même de ne pas informer leur famille. Alors beaucoup finissent par ici, alcooliques." Il les reconnaît quand même, ces cadres, tout au moins au début: "Ils viennent laver leurs vêtements, prennent encore des douches, ils ont encore un peu de force pour paraître."

Dans ce quartier, il y a aussi une multitude de petits hôtels. Les chambres peuvent être louées au mois, 60 000 yens (457 euros), ou à la journée, 2 000 yens. Enfin, les tatamis, devrait-on dire. "Il y a quatre tatamis dans ma chambre, explique Atsushi, 32 ans, assis sur son vélo. Je gagne un peu d'argent par ci, par là." Et de sortir son téléphone portable, pour bien montrer qu'il est encore relié au reste du monde. Dans ce royaume de la communication, perdre son portable, c'est perdre son emploi. A tel point que bon nombre de SDF possèdent encore un mobile. C'est ainsi que certains patrons de cafés Internet ont trouvé le filon. Ils aménagent une pièce réservée à cette clientèle particulière aux abois, et qui a surtout désespérément besoin de consulter les petites annonces. On appelle cela les "Internet cafe refugees". "Ils ont impérativement besoin d'une adresse souligne Natsuko Fukue, journaliste au Japan Times. La nuit, ils peuvent y dormir et les accès Internet sont moins chers."

Le Japon reste la deuxième puissance économique mondiale après les Etats-Unis et devant la Chine. Mais le pays détient un triste record: celui des suicides. Les sans-abri les plus désespérés savent où ils vont mourir: à Tojinbo, sur la côte de la mer du Japon. Après une vague de licenciements dans tout le pays, fin décembre, six employés débarqués sont allés ainsi se poster sur ce point de vue panoramique, face à la mer, pour en finir. Ils ont été rattrapés in extremis pas Yukio Shige, ex-policier et ange gardien local. Ces dernières années à Tojinbo, 257 personnes se sont jetées dans le vide. Un "score" qui place l'endroit juste devant le Golden Gate Bridge, à San Francisco, haut lieu des jumpers candidats au suicide aux Etats-Unis.

publication : jdd.fr
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